|
|
Articles
Géopolitique des « fonds souverains »
02/06/2008
Par Frédéric Brun
Complets italiens et bretelles à rayures, les traders de Wall Street ont supplanté dans les années 80 les magnats de la finance d'autrefois. Puis ce fut le temps des tycoons aux dents longues mais aux profils mystérieux. Nouveaux géants de la finance mondiale, les fonds souverains, avec leurs réserves insondables et croissantes grâce à la flambée des prix des matières premières ou à des coûts de production et de main d'oeuvre imbattables, sont les nouvelles vedettes des sphères économiques. Même s'ils ne sont pas des nouveaux venus sur les marchés, ces acteurs un peu particuliers alimentent rumeurs, spéculations et craintes.
De quoi s'agît-il au juste ? Rien d'autre que des fonds de placements internationaux, appartenant à des Etats ou à des banques centrales, investissant une épargne nationale en actions ou en obligations. S'ils se manifestent avec vigueur depuis quelques mois, les vingt-neuf fonds dits « souverains » aujourd'hui répertoriés dans le monde sont pour la plupart apparus sur la scène financière internationale dans les années cinquante. Ils permettent aux gouvernements d'investir leur surplus de richesse liée aux échanges commerciaux (comme c'est le cas depuis plus de trente ans pour les fonds japonais ou chinois) ou aux revenus des matières premières, en particulier énergétiques.
La hausse soutenue et constante des prix de ces matières premières, principalement du pétrole et du gaz, et la démultiplication des échanges mondiaux et de leur vitesse sous les effets conjugués de la mondialisation et de la modernité technologique, n'ont fait que démultiplier les capacités financières des pays ayant de forts taux de croissance. S'il n'est pas facile de mesurer avec précision la force de frappe de ces institutions, en raison de l'opacité qui caractérise la plupart d'entre-elles, le président de la commission des finances du Sénat (et ancien ministre du budget) Jean Arthuis s'est essayé, dans un rapport récent, à quantifier la masse financière des investisseurs étatiques. Avec une surface estimée à plus de 875 milliards de dollars, l'Abu Dhabi Investment Authorithy (ADIA), fonds souverain des Emirats Arabes Unis constitué dans les années soixante-dix, arrive largement en tête. Grâce à une structure en cascade, le Government of Singapore Investment Corporation disposerait de quelques 330 milliards auxquels s'ajoutent les 110 milliards dont dispose sa filiale, le très discret Temasek Holding. Viennent ensuite les réserves norvégiennes, de l'ordre de 320 milliards, le fonds du Koweit à hauteur de 250 milliards, et la Chine pour 200 milliards. Le fonds de stabilisation russe, dont les cibles d'investissement sont les plus politiques, bénéficierait de 133 milliards.
S'y ajoutent les fonds des états sud-américains producteurs de pétrole ou de gaz, comme le Venezuela, pour former un ensemble estimé à près de 2500 milliards de dollars, soit 1700 milliards d'euros. « Cette masse financière, à peu près égale à la richesse nationale de la France et supérieure à la capitalisation globale des fonds de pension, n'a rien d'inquiétante en elle-même. Elle permet au contraire d'apporter de la liquidité à un marché qui en manque cruellement, comme illustré par la recapitalisation récente des banques d'investissement - ce sont des investisseurs opportunistes et de conviction », souligne Mathieu Chabran, de Tikehau Capital.
Les fonds étatiques étant des acteurs importants de la vie financière mondiale, ils suscitent, du fait de l'augmentation de leurs réserves, un intérêt croissant de la part des opérateurs financiers qui les courtisent de plus en plus, à l'image des banques d'affaires, comme Lehman Brothers ou Goldman Sachs, ou encore des fonds d'investissements les plus actifs, tels Blackstone ou le Français Tikehau. Dernièrement, Merrill Lynch et UBS se sont appuyés sur les capitaux du fonds de Singapour, et le fonds d'Abou Dhabi est venu à la rescousse de la banque américaine Citigroup. Même si les membres du G7 ont condamné les fonds qui associent directement finance et ambitions politiques, ces ardeurs moralisatrices ont été reléguées à l'arrière-plan par la dépression financière de l'été 2007 et la crise des sub primes. « Comme prêteurs en dernier ressort, ils ont joué un rôle très positif », souligne l'homme d'affaires George Soros.
Il n'en reste pas moins que l'effet de levier économique rendu possible par des investissements massifs dans des sociétés ou des entreprises considérées comme stratégiques, suscite désormais la réflexion. Tant qu'il ne s'agissait que de soutenir des banques, telle Barclay's ouvrant son capital aux fonds singapourien et chinois, ou de racheter des clubs de football en vue, personne ne s'en souciait vraiment. Ainsi allait la bonne marche des affaires. Mais les cibles se sont transformées. Ainsi, l'entrée au capital du géant aéronautique européen EADS du fonds de l'Emirat de Dubaï et d'une banque publique russe, a-t-elle fait autant sensation en France que le rachat de la Bourse de Londres par les fonds du Qatar et de Dubaï.
Il est en effet probable que la logique de tels investissements stratégiques, donnant le contrôle d'une partie substantielle du capital d'entreprises opérant dans l'aéronautique, la défense, le spatial, les hautes technologies, les médias, la biomédecine, les énergies ou les matières premières, répond à des motivations géopolitiques autant qu'à des perspectives de rendements financiers. Les risques existent désormais de voir des Etats forts agir ainsi directement sur les approvisionnements énergétiques ou des médias. L'hypothèse de chaînes de télévision occidentales contrôlées par la Chine, ou de réseaux de distribution de gaz aux mains de Moscou, fait son chemin. Qu'adviendrait-il alors en cas de crise internationale ? Les observateurs pessimistes tremblent en songeant à ce qu'il se passerait si l'Iran constituait officiellement un fonds souverain et investissait de la sorte, peut-être sous le masque de sociétés écrans.
La menace est-elle réelle ? Ce n'est pas encore certain. Mais un réflexe sécuritaire apparaît, notamment en France. L'alerte orange a été lancée au plus haut sommet de l'Etat. Si, attentif à ne pas se priver des mânes offertes par les capitaux des Emirats Arabes Unis, du Koweit et du Qatar, Nicolas Sarkozy a répété lors de sa récente visite dans les monarchies du Golfe, notamment à Riyad, que « la France sera toujours ouverte aux fonds souverains dont les intentions sont sans ambiguïté. Il faut faire une grande différence avec les investisseurs qui cherchent avant tout un rendement financier sur longue période, sans chercher à piller les technologies », le Président de la République avait précédemment été particulièrement clair lors de son discours de vœux aux forces vives de la nation, le 8 janvier dernier : « Face à la montée en puissance de fonds spéculatifs extrêmement agressifs qui n'obéissent pas seulement à des logiques économiques, il n'est pas question que la France reste sans réagir. Il n'est pas question de laisser faire ».
Alors que faire ? Se raidir et tenter d'ériger un paravent protecteur serait évidemment illusoire. Même l'initiative prise à l'automne par le commissaire européen Peter Mandelson de proposer une action de préférence entre les sociétés européennes afin de bloquer, par solidarité, les prises de participations suspectes ou franchement hostiles, n'a pas encore convaincu. Se dessine alors l'idée de contre-attaquer et de tirer parti de la situation actuelle en constituant un fonds souverain « à la française ».
Plusieurs hypothèses ont été récemment avancées, tant par des économistes que par des parlementaires, et le rapport de la commission pour la croissance française présidé par Jacques Attali y fait une place. En première ligne se trouverait tout naturellement la Caisse des dépôts et consignations, que le Président de la République présente comme « l'instrument de la politique de défense des entreprises et de promotion des intérêts économiques de la nation ». A bien y regarder, l'institution centenaire, qui détient une part significative des actions et obligations des entreprises cotées au CAC 40, est en fait elle-même déjà un fonds souverain, même si on ne lui a jamais appliqué ce terme. Sa capacité d'influence sur les secteurs stratégiques est avérée. Mais les cartouches sont comptées et la puissance de feu de la Caisse reste limitée.
La France ne dispose que de 80 millions d'euros de réserves de change, et seul un rapprochement avec l'Agence des participations de l'Etat, disposant de 178 millions d'euros selon les dernières estimations, pourrait permettre de mettre au point un dispositif crédible, sous le pilotage d'un comité d'investissement placé sous la tutelle de Bercy. Mais, précise Jean Arthuis, « pour avoir des fonds souverains, il faut des fonds ; ce qui suppose des balances équilibrées ». Le président de la commission des finances du Sénat, tout en préconisant de « remettre de l'ordre dans notre maison », ne croit pas que l'on puisse aujourd'hui se passer de l'apport des fonds souverains étrangers en raison des déséquilibres de nos balances commerciales et des paiements courants. «
La réalité est plutôt à eux les fonds souverains, à nous les dettes souveraines. C'est un bilan qui doit nous porter à la vigilance ». D'où l'idée d'associer dans la constitution du fond français cent à cent cinquante millions d'euros tirés d'une souscription publique rendue attractive par un produit financier à la fiscalité alléchante, créant ainsi un produit d'épargne populaire concurrent des assurances vie. Reste à s'interroger sur la capacité d'acceptation de l'opinion publique française. Car la démarche n'est pas neutre, et pourrait bien faire bouger les lignes. Ainsi pourrait-elle notamment mettre fin à la querelle des privatisations et des nationalisations en choisissant d'associer à l'Etat l'épargne des ménages, ainsi sortie de sa passivité, dans la détention commune du capital d'entreprises stratégiques. Dans une époque de liberté des échanges et de plus grande fluidité de l'économie, et avec des règles du jeu encore imprécises, le capitalisme d'Etat semble avoir encore de beaux jours devant lui.
|
|


